Après d’intenses débats théologiques ces dernières années, nos évêques ont finalement tranché : dès le premier dimanche de l’Avent 2017, nous ne prierons plus « ne nous soumets pas à la tentation », qui pouvait laisser penser que les fidèles étaient poussés par Dieu lui-même sur la pente glissante du péché. Nous dirons désormais « ne nous laisse pas entrer en tentation » qui érige plutôt le Créateur en protecteur bienveillant.

Eisphérô

Le verbe grec eisphérô – habituellement traduit par « soumettre » – signifie étymologiquement « porter dans » (Héb 13,11 ou encore Lc 5,18-19). En fait, cette nuance est souvent négligée. La Bible grecque traduit généralement par « faire entrer » ou « introduire ». L’emploi de ce verbe suppose ici qu’on se présente la tentation comme un lieu dans lequel l’on serait introduit. Il n’y a peut-être pas à édulcorer l’image en reportant sur l’homme une initiative que le texte attribue à Dieu. Apparemment, on ne demande pas simplement à Dieu de nous empêcher d’entrer dans cette tentation fatale de notre propre mouvement : on lui demande de ne pas nous y mettre.

La traduction liturgique de 1966 posa très vite problème théologiquement, exégétiquement et philologiquement : « ne nous laissez pas succomber à la tentation » était devenu « ne nous soumets pas à la tentation » !

Gênés, voire choqués, des fidèles préférèrent recourir à la forme causative et traduire positivement en faisant porter la négation sur le verbe subordonné : « fais que nous n’entrions pas dans la tentation », ou encore « préserve-nous d’entrer dans les vues du tentateur et de succomber à la tentation ».

Peirasmos

Peirasmos – en grec « tentation » – désigne proprement l’opération par laquelle on vérifie, ou on « éprouve », la qualité d’une chose ou d’une personne (Cf. Sg 3,5-6 ; Jc 1,12). Ainsi Dieu a éprouvé Abraham en lui demandant le sacrifice de son fils unique (Gn 22,15sq.). Prototype des croyants, Abraham, est en même temps le prototype de l’homme soumis par Dieu à l’épreuve de la tentation (cf. Héb 11,17). Sirac le Sage écrira même que « celui qui n’a pas connu l’épreuve, n’a pas fait ses preuves. » (Si 31,10). L’épreuve dont il s’agit ici, c’est celle dans laquelle Satan cherche à perdre celui qu’elle atteint (cf. Lc 22,31 ; 1Co 7,5 ; 1Th 3,5 ; 1P 5,5-9 ; Ap 2,10). Mais Dieu, lui, ne tente personne de cette façon (cf. Jc 1,13) !

De ce point de vue la traduction « ne nous soumets pas à la tentation » prête bien à confusion. La tentation et le pouvoir de Satan n’échappent pas à la souveraineté de Dieu, c’est ce que laisse entendre la formule impliquant une intervention active de Dieu : « ne nous introduis pas à la tentation » et d’avantage encore celle qui fait valoir un sémitisme (verbe factitif) « fait que nous n’entrions pas dans la tentation » (que l’on ne succombe pas !). Évidemment, Dieu n’introduit pas ni ne fait entrer dans la tentation comme dans un piège où l’homme serait pris.

Toutefois, il peut mener dans la situation critique de tentation, comme il est dit du Christ au désert (Mt 4,1). De cette façon le disciple demande non de ne pas être tenté (cf. Mt 26,41 ; 1Co 10,13) mais que Dieu lui évite une épreuve telle qu’il risque fort de ne pouvoir la supporter : « veillez et priez pour ne pas entrer en tentation… ».

Il faut appeler tentation, l’épreuve qui met en danger de pécher. Le judaïsme se plaît à reconnaître en Satan l’auteur immédiat de cette « tentation », dans le livre de Job par exemple. C’est encore le Malin (cf. 1Ch 21,1) et non pas Dieu (cf. 2S 24,1), qui suggère à David un dénombrement coupable. Soyons donc sur nos gardes et « résistons-lui, fermes dans la foi » (1P 5,8-9).

Dans le langage courant, le mot « tentation » désigne l’attrait éprouvé pour quelque chose, particulièrement pour une chose mauvaise ou du moins défendue, un mouvement intérieur relevant de la psychologie. Mais la tentation à laquelle on demande à Dieu de ne pas nous soumettre, ou de ne pas nous laisser entrer est d’un autre ordre. C’est une épreuve qui nous assaille de l’extérieur : Dieu nous met dans une situation où nous avons à lui montrer notre fidélité en résistant aux attaques du tentateur. Nous devons nous battre contre le mal en y opposant le bien, mais conscients de notre faiblesse, humblement, avec confiance nous demandons à Dieu de ne pas nous exposer au péril de lui faire défection.

Difficulté de la traduction

L’ambiguïté du mot « tentation » pourrait faire souhaiter l’emploi d’un autre terme. Il paraît difficile de revenir à « épreuve ». Demander à Dieu de ne pas nous soumettre à l’épreuve donnerait trop facilement l’impression qu’on souhaite échapper aux épreuves de la vie, aux malheurs, aux adversités, aux contrariétés, qui sont la petite part que nous avons à prendre de la Croix du Christ. Une telle prière serait indigne d’un chrétien. On confesse que la Providence de Dieu veut notre bien, qu’elle veut nous préserver du péché. Si la tentation est permise ou tolérée c’est parce que Dieu veut que sa grâce nous en rende victorieux.

La tentation surmontée grandit l’homme. Nous conformons notre volonté à celle de Dieu en le priant de nous garder de toute faute ainsi que du mauvais. Nous reconnaissons ainsi que c’est sa grâce qui détourne notre volonté du consentement de faiblesse aux séductions de Satan. Étant donnée notre faiblesse la Tentation serait fatale pour nous : « La demande ne signifie pas “ne permets pas que nous ne soyons jamais tentés” mais “ne permets pas que tentés, nous soyons vaincus” » (Jean Cassien, 9e conférence).

« Celui qui traduit littéralement est un faussaire ; celui qui ajoute quelque chose est un blasphémateur » dit le Talmud. La difficulté est redoutable, mais enfin « ne nous laisse pas entrer en tentation » semble être – pour un temps – la meilleure traduction des mots reçus de la bouche même de notre Seigneur. Puissions-nous ne pas les trahir et grandir dans l’unité !

 


M. L’abbé Olivier SCACHE
Aumônier général

 

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